Prof de français & maman IEF : pas de grammaire à la rentrée !
- Mélissa Ossart

- 26 août
- 11 min de lecture

Article rédigé par ma soeur Mélissa, professeure de français et maman ief de Swann (2019) et Lou (2020).
Surprenant constat lors de mes préparatifs de rentrée IEF !
Chaque année, alors que le mois d'août est à peine arrivé, j'ai envie de préparer la "rentrée" IEF des garçons ! Quels grands thèmes allons-nous aborder ? Quels projets allons-nous mener ? Quelles grandes acquisitions vont-ils faire cette année ? L'enthousiasme est là, alors que, dehors, les chaudes journées d'été continuent de s'enchaîner !
En septembre, Swann, 7 ans, débutera sa 5e année d'"école à la maison", et son petit frère, Lou, âgé de bientôt 6 ans, sa 4e année ! Soit, respectivement, l'équivalent d'un niveau CE1 et CP pour l'Education nationale.
Par curiosité, et en vue de préparer cette "rentrée" tant attendue, j'ai donc commandé quelques manuels et cahiers d'activités de CE1, histoire de voir ce qu'on apprenait aux petits élèves de ce niveau… Et je ne vous cache pas que ma surprise fut grande !
Alors que je feuilletais "Mes petites leçons français et maths CE1" ou encore "Mon année de CE1 avec Sami et Julie", je suis restée interloquée… J'avais sous les yeux des notions tirées du programme de français, niveau collège !

Une petite précision s'impose : je suis professeure de français, en collège et lycée, depuis un peu plus de 10 ans ! J'ai enseigné notamment plusieurs années en 5e et 4e, et nous avons, mes collègues de 6e et 3e et moi-même, toujours travaillé dans une logique d'échange et de continuité… Ainsi, je sais qu'en 6e, on revoit le COD, COI, COS, les temps de l'indicatif, les compléments circonstanciels de temps, etc. Qu'en 5e, on retravaille le futur et ses valeurs, les accords dans le groupe nominal,… En 4e, les déterminants et les pronoms… Et ainsi de suite, jusqu'à la 3e, où là, on revoit tout ça (en accéléré), dans l'objectif du brevet !
Bref, en feuilletant donc ces ouvrages de CE1, je me suis dit que cette année, j'étais censée apprendre à Swann à identifier le verbe, l'article, l'adjectif ou encore le déterminant dans une phrase, et qu'en prime, il devrait être capable d'en faire l'analyse... Ce constat m'a tout bonnement scotchée ! Car je me suis demandé très sincèrement : "à cet instant de sa vie, quel intérêt de savoir ça ? Pour quelle application concrète dans son quotidien ?"
Imaginez Swann, 7 ans… lui qui est en pleine phase de consolidation de la lecture, en plein travail pour organiser ses gestes en vue d'écrire, lui qui est intéressé par toutes sortes de sujets plus palpitants les uns que les autres… quel intérêt pour lui de savoir me dire que "le" est un article défini, que "ranger" est un verbe, tout en sachant me réciter la conjugaison de l'imparfait ?
Ce constat m'a fait l'effet d'un électrochoc !
Sujet, verbe... et crise de nerfs !
Car j'ai alors rassemblé les pièces du puzzle !
J'ai repensé à mes élèves de 12-13 ans au collège, qui arrivent souvent en me disant "qu'ils sont nuls en français", "qu'ils n'aiment pas le français"… Et ce désamour, ne nous mentons pas, il est souvent initié par la grammaire, la conjugaison ou l'orthographe… Quand il s'agit de jouer une scène de Molière, il y a des volontaires ! Quand il s'agit de faire un exposé sur les personnages du roman, il y a de l'enthousiasme… Quand il s'agit d'écrire une nouvelle fantastique, à mi-chemin entre la réalité et le surnaturel, il y a des idées qui fusent… Mais quand il s'agit de revoir la conjugaison des temps composés de l'indicatif, tout de suite, l'ambiance retombe, et ce, malgré toute la bonne humeur que je puisse y mettre !

Et en même temps, je les comprends mes braves collégiens… Depuis le CE1, voire le CP, on les biberonne d'un méta-lexique qui est censé faire d'eux des experts en grammaire… Combien d'heures d'enseignements en primaire leur ont été dispensées sur la sacro-sainte trinité "grammaire-conjugaison-orthographe" ? Combien de soirées passées avec Papa et Maman à revoir telle ou telle conjugaison des verbes irréguliers du futur en vue du contrôle fatidique du lendemain ?
D'autre part, ça a réveillé en moi le souvenir de mon propre désenchantement dans ces domaines hautement scolaires ! Et oui, j'étais nulle en orthographe, en dictée, et en conjugaison pendant de nombreuses années… pourtant, j'étais plutôt bonne élève, mais ça n'imprimait pas en moi, ça ne faisait pas sens… Par contre ce que j'aimais dans le français, c'était les livres, les histoires qu'ils racontaient, la vie des auteurs… et pas timide que j'étais, mon niveau d'orthographe très moyen ne m'a pas empêchée de me lancer dans l'écriture, de composer des poèmes, des suites de récits, d'écrire des lettres à des petits amis rencontrés en vacances…
Zéro à ma dictée de brevet ! Et dix ans plus tard je débutais comme prof de français face à des collégiens et des lycéens ! Que s'est-il passé pendant ce laps de temps ? Me suis-je mise à comprendre subitement tout le jargon de la grammaire, depuis le gérondif jusqu'à l'accord complexe du sujet quand il est postposé au verbe ?
Non, pas du tout ! J'ai lu tout simplement ! Intensément, avec passion ! Augmentant sans m'en apercevoir le niveau de complexité des œuvres choisies… Mais j'y reviendrai un peu plus loin !
Grammaire précoce... que dit la science ?
Ce matin-là, il y a quelques jours donc, quand j'ai feuilleté ces cahiers et manuels de CE1, tout cela m'a profondément dérangée.
Alors, comme souvent, j'ai cherché à comprendre, j'ai gratté là où ça dérange ! J'ai allumé mon ordinateur et je me suis mise à faire des recherches sur le sujet… car je ne devais pas être la première à faire ce constat dérangeant qu'on assommait nos enfants dès 7 ans à coups de notions grammaticales ! Quelqu'un avait bien dû flairer l'odeur d'un scandale…
Et bien sûr, ce n'était pas passé inaperçu ! Le système à la française a fait couler beaucoup d'encre !

Voilà une synthèse du résultat de mes recherches :
Les études en sciences de l'éducation, en psycholinguistique, et en sciences cognitives prouvent que l'exposition précoce d'enfants de 7-8 ans aux notions grammaticales n'a aucun effet significatif sur la qualité de leur expression écrite, leur maîtrise orthographique ou leur compréhension de texte. Il est même souligné qu'avant l'âge de 9-10 ans, l'apprentissage formel et abstrait de la grammaire est inutile, voire contre-productif.
Et ce pour deux raisons liées au développement cognitif de l'enfant :
On parle de "décalage d'abstraction" pour désigner le fait que les enfants, avant 9-10 ans, ont du mal à adopter une posture métalinguistique, c'est-à-dire à observer la langue comme un objet d'analyse abstrait plutôt que comme un outil de communication.
Le psychologue du développement Jean Piaget nomme "stade des opérations concrètes" la période allant de 7 à 11 ans et montre que l'enfant a besoin de s'appuyer sur le réel et le concret pour raisonner. A partir de cette période, il tend à mener des réflexions abstraites, mais il faut attendre 10-11 ans pour que celles-ci deviennent plus naturelles et aisées.
D'autre part, exposer précocement les enfants à la grammaire les place en situation de "surcharge cognitive". Pour des enfants de 7- 8 ans, et c'est le cas de Swann, une large part de ses ressources attentionnelles est mobilisée sur le déchiffrage (associer les syllabes, mémoriser certaines formes d'orthographe lexicale,…) et le geste graphique (savoir écrire les majuscules, "en attaché", respecter le lignage,…)
Donc, pour faire court : le cerveau de l'enfant n'est pas prêt, à 7 ans, à aborder des notions grammaticales abstraites. Et rajouter une couche d'analyse formelle génère une surcharge cognitive qui nuit au plaisir de lire et d'écrire.
Que préconisent alors les données scientifiques ?
Les études montrent qu'il faut que deux conditions soient réunies pour aborder efficacement la grammaire :
Un âge plus avancé (à partir de 10-12 ans), quand les automatismes de lecture et d'écriture de base sont consolidés et que la capacité d'abstraction est mûre.
Une approche contextualisée, c'est-à-dire liée directement à des projets de rédaction réels plutôt que des exercices à trous ou des leçons théoriques hors contexte.
Quelles conséquences pour cette exposition précoce à la grammaire ?
Parents et professeurs, nous en percevons bien l'inutilité, voire, l'effet délétère pour certains enfants !
Une mémorisation de surface :
Les enfants apprennent par cœur, pour faire plaisir à la maîtresse, parce qu'on leur demande, ou encore pour réussir une évaluation… et ils auront quasiment tout oublié la semaine suivante ! Certains, une minorité, garderont une trace de cette notion et parviendront à la réactiver le moment voulu; mais ne nous mentons pas, il ne s'agit là que d'une infime minorité !
Mes collégiens tombent des nues quand on revoit certaines notions de grammaire, en me jurant, sur la tête de leur grand-mère, qu'ils ne les ont jamais vues ! Mais c'est surtout que leur cerveau, noyé dans une foule d'informations apprises par cœur en vue d'une interro à un instant T, a tout bonnement oublié !
Le risque du dégoût :
Certains enfants vont se sentir bloqués par cette langue toute pleine de règles, d'exceptions et d'analyse formelle ! Et cela aboutira à une forme de blocage… comme un refus d'obstacle ! L'enfant se focalise tellement sur la peur de la faute qu'il en perd l'élan créatif, la fluidité… bref, l'envie !
Et cette perte de plaisir dessert toute la matière ! Le français, lire, écrire, parler, deviennent dans l'esprit de l'enfant une suite d'obstacles techniques et d'exercices déconnectés ! Fini le temps des histoires et des lectures offertes pour le plaisir, l'enfant, dès 7 ans, doit devenir un technicien de la langue ! Et 5-6 ans plus tard, arrivés au collège, je me retrouve avec des adolescents désenchantés, qui n'aiment pas le français, faute d'avoir bu la coupe grammaticale jusqu'à la lie…
Et alors, qu'est-ce qui se fait dans d'autres pays ou chez les grands pédagogues ?
Le système finlandais et nordique : En Finlande, l'école formelle ne commence qu'à 7 ans et les premières années de primaire sont centrées sur l'expression orale, le plaisir de lire, le vocabulaire et l'écriture fonctionnelle (autour de projets qui font sens). L'analyse grammaticale abstraite (étiquetage des natures et fonctions) n'intervient que progressivement vers 10-11 ans.

La pédagogie Charlotte Mason : Charlotte Mason recommandait explicitement d'attendre l'âge de 10-11 ans (vers le CM2/6e) pour aborder la grammaire formelle (grammar/parsing). Avant cet âge, l'accent est mis sur la manipulation intuitive de la langue : l'écoute de "livres vivants" (living books), la narration orale, la copie de belles phrases et la dictée préparée.
La pédagogie Steiner-Waldorf : L'approche est résolument vivante et narrative. Les notions grammaticales ne sont abordées que vers 9-10 ans à travers des histoires personnifiées (par exemple, transformer les verbes en personnages d'action, les noms en objets concrets) avant d'évoluer vers des règles formelles.
La pédagogie Freinet : Célestin Freinet prônait la "méthode naturelle". Pour lui, l'enfant apprend à écrire et à structurer sa pensée par le besoin de communiquer (journal d'école, correspondance, textes libres) et par tâtonnement expérimental, plutôt que par des leçons de grammaire théoriques administrées précocement.
Bref, après avoir compris tout ça, c'est décidé, pas de grammaire pour Swann à la "rentrée" ! Mais que va-t-on faire alors ?
Continuer de lire, lire, et encore lire !
En fait, pour Swann, tout comme pour son petit frère, cela fait bien longtemps déjà que je les ai amenés à "ma matière" ! Depuis leur plus jeune âge, nous nous employons à leur montrer et à leur lire des livres en tous genres ! Et tout le monde, dans nos deux familles respectives, a joué le jeu !
J'ai un souvenir qui me fait encore sourire en y repensant ! Bien avant qu'ils soient nés, j'avais briefé mon mari sur l'importance de la lecture pour les enfants, même les tout-petits ! Quand nous sommes rentrés de la maternité avec Swann, lors du premier jour à la maison, je le revois dans un fauteuil, en train de lire "Babar et la couronne perdue" à notre fils âgé de… 5 jours ! Il avait pris mes recommandations très à cœur !

L'amour des livres est donc un véritable projet de famille ! Une véritable passion que j'ai à cœur de transmettre aux enfants depuis qu'ils sont nés ! Et les bénéfices sont là, clairement visibles : une longue capacité d'écoute et de concentration, un vocabulaire qui surprend souvent les gens qu'ils croisent ("rutilant", "pestilentiel", "gargantuesque", "poltron",…), une envie de raconter des histoires, d'écrire à leur tour,… sans parler de toutes les connaissances qu'ils appréhendent, dans un même temps, par la lecture d'ouvrages documentaires !
Ainsi, la lecture, c'est sans modération !
Je pourrais écrire là un autre très long article sur le sujet, tant la lecture a de bénéfices et est un levier formidable pour bien des acquisitions. Et pour ce qui est des bénéfices en termes de grammaire plus précisément, plusieurs linguistes ont mené des recherches très poussées sur le sujet !

Pour Stephen Krashen, par exemple, l'acquisition par imprégnation (c'est-à-dire en lisant quotidiennement pour le plaisir) est le seul mécanisme qui produit véritablement une maîtrise fluide et naturelle de la langue, à l'écrit, comme à l'oral. La pratique de la lecture apporte un gain d'apprentissage 4 fois supérieur aux seuls cours de grammaire formelle.
Et ces données ne m'étonnent aucunement puisque j'en suis un des exemples ! Les milliers d'heures que j'ai passées à lire depuis l'enfance m'ont permis, vers l'âge de 17-18 ans, d'arriver à un très bon niveau d'orthographe, de même qu'une expression écrite de qualité. Et cela, grâce au processus d'"imprégnation" !
Lili-Rose en est un autre exemple. Elle n'a pas passé des heures et des heures à apprendre des conjugaisons par cœur ! Elle a joué à la "ville de la grammaire", elle a lu des livres en quantité, elle a demandé à faire des dictées pour le plaisir, et aujourd'hui, elle maîtrise une grammaire dont elle a simplement effleuré du doigt les étiquettes ! J'entends encore l'inspecteur (lors du contrôle IEF d'il y a 3 ans) lui dire qu'il évalue des copies d'agrégation d'histoire qui ne lui arrivent pas à la cheville au niveau de l'expression écrite !
Mener des projets qui sollicitent la lecture et l'écriture
Une autre approche de la grammaire en douceur : les projets, les thèmes, ou tout simplement les petits évènements du quotidien qui sont autant d'occasions de pratiquer l'écrit et d'avoir un regard réflexif sur celui-ci.
Les enfants écrivent des menus quand ils jouent au restaurant ! Me dictent des textes de cartes postales quand nous sommes en vacances ! Racontent, dans un style narratif, une aventure où leurs peluches, devenues marionnettes, vivent une vraie épopée ! Ecrivent en secret leur liste d'anniversaire rêvée sur une page de carnet…

Et tout ça se fait en respectant le rythme de l'enfant ! Car Swann, par exemple, a besoin de temps pour former ses lettres ! Cela lui demande de la concentration et lui coûte encore beaucoup d'efforts. Le but n'est donc pas de le surcharger mais de prendre plaisir à écrire !
Si l'envie y est, aborder la grammaire par le biais de pédagogies alternatives !

J'ai un coffret de symboles de grammaire en bois Montessori ! Je proposerai dans quelque temps l'activité aux garçons ! Si ça les intéresse, nous aborderons quelques notions… Si ça ne fait pas mouche, nous la rangerons pour la ressortir plus tard… ou pas !
Lili-Rose, de son côté, avait beaucoup aimé "la ville de la grammaire" ! Autre approche ludique où les classes grammaticales jouaient un rôle dans cette bourgade hors du commun… Le verbe était le maire et menait à la baguette la plupart de ses administrés !
La pédagogie de Célestin Freinet offre également une piste d'une extrême richesse en encourageant les élèves à écrire, à partager, à communiquer avant toute chose !
Ce qui est sûr, c'est qu'il existe d'autres approches qui pourront nourrir les enfants le moment venu !
Et au moment du contrôle IEF, que se passera-t-il ?

Quand le moment sera venu de justifier mes choix auprès de l'inspecteur, lors du contrôle IEF, je le ferai sans ciller !
Je maitrise suffisamment le sujet de ce trèèèès long article, avec des éléments de langage précis, pour exposer mon point de vue et faire valoir la liberté pédagogique qui est la mienne, en tant que maman-instructrice.
Et comme piqûre de rappel, au cas où : nous visons la maîtrise du socle commun à l'âge de 16 ans ! Nous ne sommes donc pas astreints à suivre les programmes de l'Education Nationale ! Et c'est tant mieux !
Je termine ici par cette belle citation de Freinet :
"C'est en écrivant et en lisant qu'on apprend à lire et à écrire. Qu'importe si le jeune enfant ne distingue pas le nom du verbe, si les grands élèves confondent article,
proposition, adverbe. Rien ne presse."

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